vendredi 10 mai 2013

La Bibliophilie...en 1919

"Un bibliophile est toujours, par certains cotés, un bibliomane.
Un bibliomane n'est jamais un bibliophile.

Il y a dix ans à peine, ces deux axiomes auraient suffi pour qu'on pût opérer un classement dans le clan restreint des "hommes de livres". Aujourd'hui, il n'y a presque plus de bibliomanes, il reste un nombre infime de bibliophiles, et il éclot une nuée de trafiquants.

Ces derniers ont conscience qu'il forment une espèce nouvelle puisqu'il se sont donné un titre nouveau : ce sont des Amateurs.Plusieurs catalogues de ventes récentes l'affirment pompeusement : "Livres appartenant à la bibliothèque d'un amateur". Le personnage est, en général, un acheteur aisé qui, avant d'acquérir un livre, s'enquiert si l'édition montera ou baissera. Il place des volumes en rayon comme il déposerait des valeurs en banque. Le marché des livres qui avait dégénéré en foire, n'a pas tardé à devenir une Bourse.
Jadis, on faisait ses humanités ; et le possessif  "ses" exprimait ingénument qu'on s'était assimilé la moelle du vieil os classique.

Ayant aimé l'étude, on trouvait plaisir à relire : et comme le goût était affinée, on s'entourait d'édition correctes, curieuses ou rares. Ce n'était donc qu'en dernier lieu, et par fantaisie, qu'on recherchait les éditions originales.

Cette recherche est devenue la marque distinctive de l'Amateur ; elle le dispense de deux qualités propres à l'ancien bibliophile : le goût et l'imagination.
A l'apathie intellectuelle des acheteurs répond le manque d'initiative de certains éditeurs. Ils exploitent à tour de presse, la dernière manie, et sortent des éditions princeps tirées à nombre d'exemplaires correspondant parfois à celui des souscripteurs. 

Une jeune firme - je me permets de le lui dire parce que je l'estime - n'a pas craint de nous forcer à souscrire à tous ses ouvrages. Le bibliophile lui en voudra d'avoir contraint son goût et de l'avoir dispensé de choisir ses lectures : l'Amateur ne lui pardonnera pas de l'avoir comblé de volumes dont la cession, parfois sera de profit nul. 

Le même éditeur a été mieux inspiré en préparant une série de livres illustrés à tirage restreint ; le premier ouvrage paru est une œuvre capitale, le "Prothée" de Paul Claudel, illustré par Daragnès. J'augure bien des publications annoncées : parmi les illustrateurs je vois avec plaisir les noms de Marie Laurencin, Laboureur, Derain.
N.R.F 1925 Illustrations de Laboureur. En vente à la librairie

Ce dernier a décoré de gravures sur un bois d'un style parfait la "Ballade du pauvre Macchabée mal enterré", de René Dalize, suivie de deux souvenirs de Guillaume Apollinaire et André Salmon. Les Amateurs seront unanimes à condamner le format de cette plaquette ; leur aversion de toute fantaisie leur fait rejeter les volumes dont la grandeur outrepasse des limites qu'is ont eux-mêmes fixées. L'éditeur Bernouard s'obstine, depuis dix ans, à leur faire comprendre que le livre n'est pas seulement un objet de vitrine ou de bibliothèque, mais aussi de table. Il s'éfforce de retrouver des formats dont les proportions "s'harmonisent avec les meubles anciens et modernes et ne soient jamais déplacées à coté d'un bouquet de fleurs." On peut faire confiance à l'artiste qui a écrit ces lignes ; il pourra se tromper, jamais il ne nous trompera.

En vente à la librairie

 Un livre agréable dont l'exécution évoque celle de son ainée "Clara d'Ellebeuse", c'est la "Sylvie" de Gérard de Nerval , rééditée par la Société Littéraire de France, avec des illustrations de Robert Bonfils.

La Connaissance offre une réimpression du "Gaspard de la nuit" avec des poèmes inédits. La Sirène en annonce une également, qui sera intéressante. Ce dernier éditeur s'est essayé avec succès dans un genre assez nouveau ; le "film de la fin du monde" de Blaise Cendrars, avec illustrations en couleurs de Fernand Léger, est un livre curieux. Le peintre s'est heureusement servi comme thème décoratif des grandes capitales du caractère romain, jetées à travers pages ou mêlées à d'autres figures. 

D'autres essais typographiques sont tentés par Tristan Tzara, dans la revue Dada. Certains fâcheux ont crié au scandale prétendant que c'était là gâcher du papier ; cepandant, le format qu'ils ont jugé excessif ne dépassait pas celui de nos journaux à grand tirage. 

Les "vingt-cinq poèmes" du même auteur se présentent sous couverture de carton gris, avec titre imprimé en noir sur une étroite bande de papier doré. L'aspect de cette plaquette est vraiment originale.

Raoul Dufy a dessiné, pour un livre de style ésotérique et de haute pensée, Tour d'horizon, poèmes par Maurice Willard, des paysages et des compositions  où se mêlent l'habileté et la sûreté d'un artiste mûri. J'aime ces illustrations qui ne sont, en somme, qu'un accompagnement, à coté du texte, un poème de lignes et de formes en face du poème plus précis du verbe et de la pensée. 

Il n'est pas nécessaire qu'un livre raconte en toutes ses parties la même histoire. J'imaginerais volontiers, un ouvrage où la simultanéité, tant cherchée par de jeunes poètes, irait, la typographie aidant, jusqu'à mêler le texte écrit au texte dessiné. 
Publié en 1913, soit six ans avant la rédaction de cet article, la Prose du Transibérien et de la Petite Jehanne de France de Blaise Cendrars et Sonia Delaunay est considéré comme le premier livre simultané, mêlant texte et illustrations. 

J'entrevois, prochain et désirable, le jour où un éditeur audacieux nous offrira le Cornet à dés, ce chef-d’œuvre de la subtilité moderne, illustré d'arabesques par tel de nos fantaisistes le plus maître de ses modulations, comme Max Jacob l'est de la sienne."

Rubrique Bibliophilie de Jean Ryeul dans Les feuillets d'Art 1919